En ces temps singuliers où les politiciens nous mettent en demeure de nous interroger sur notre
identité, ce que nous sommes, qui nous sommes, croyons être, affectons de paraître, prétendons avoir été, serons peut-être demain, l'auteur des extraits que l'on va lire s'est trouvé fort
déconcerté par la question, embarrassé au plus haut point, emberlificoté, tiraillé en tous sens, tarabusté, interdit devant cette interrogation nouvelle et, dirons-nous, saugrenue, comme peut
l'être un potache séchant sur sa feuille lors d'un contrôle et réalisant qu'en cette vie, il n'est pas de matière plus abstruse, plus ingrate, en un mot plus douloureuse que celle qui nous
confronte à l'examen des évidences, lesquelles, comme chacun sait, ont la malicieuse et irritante tendance à se tenir muettes.
Sur les ondes si volontiers clabaudeuses, le débat sur l'identité nationale fit grand bruit, et l'on vit bientôt quantité d'intellectuels se gratter la tête et d'autres parties du corps jusqu'au sang, des philosophes s'agiter beaucoup, se convulsionner, se demander quelle puce on voulait leur mettre dans l'oreille, des hommes d'affaires s'en mêler, des industriels, des sociologues, des juristes, des mages, des fakirs...tout le monde y voulut mettre un grain de sel quand ce n'était pas un grain de poivre.
À entendre certains, la chose était simple comme bonjour, tout était question de méthode; il suffisait d'égrener patiemment le très long chapelet de nos différences, des plus grossières aux plus subtiles, des plus ostensibles aux plus intimes, sans en omettre aucune, et au terme de ce long pensum, après avoir additionné toute une ribambelle de moins, d’y trouver un plus par quoi chacun pourrait dès lors affirmer être quelqu’un, quelque part, au sein d’une communauté accablée du même sort. Mais l’entreprise était fastidieuse. Ainsi, apprit-on que nous n’étions pas comme les Chinois, les Papous, les Indiens, les Arabes, les gens du Nouveau-Monde, les Aztèques, les Iroquois, les Bantous, les Pygmées, les Vikings, les Huns, les Goths, les Ostrogoths, les Bédouins, les Norvégiens, les Australiens, les Allemands, les Suédois, les Hollandais, les Tatares, les Luxembourgeois, les Bretons, les Corses, les Espagnols… La liste s’allongeait de jour en jour, réduisant comme une peau de chagrin, nos chances de trouver quelque chose, quelqu’un, une entité qui nous correspondît plus ou moins, par quoi l’on pût dire : nous voici ou nous voilà… Beaucoup furent consternés d’être à ce point éloignés des fondamentaux de l’existence les mieux entendus, il y eut des suicides, des dépressions, des névroses, d’autres se mirent à manger avec des baguettes, à marcher pieds nus dans le feu, à prier Mammon, à se coiffer de plumes ou à revêtir le sari criant haut et fort, qu’ils n’étaient rien en ce monde et y avait, dès lors, à tout y apprendre, à y découvrir, à y être.
Les politiciens conscients d’avoir, une fois de plus, bouté le feu à une casserole qui allait leur péter dans les mains, finirent par se demander qui avait eu l’idée de soulever cette très malencontreuse question, par proclamer que, pour sûr, qui qu’il fût, c’était un sot, un mauvais plaisant, un homme bien maladroit, un imbécile. On enterra l’histoire sur la pointe des pieds en oubliant à la hâte, le qui, le quoi, le pourquoi, le comment.
L’auteur qui n’a point l’entendement des personnes susnommées et s’en félicite parfois, a suivi tous ces débats avec la perplexité que l’on devine et, en son humble sagesse, s’est hâté d’ouvrir une bouteille de Bordeaux, puis une deuxième et d’autres encore dont il a oublié le saint nom, chose qu’il fait toujours lorsqu’il effleure des considérations trop abstraites pour sa pauvre cervelle ou lorsqu’il voit poindre sur un trottoir une peau de banane qui s’approche de lui à la vitesse du son.
Au fil de franches lippées, délibérant pour soi-même au fond de sa tanière et de son tanin, démêlant mille idées creuses rondement pourpensées, il envisagea d’explorer ses tréfonds, ses soutes, ses valises afin d’y trouver une chose qui l’enracinât comme du chiendent à une quelconque friche, un lopin, une terre, un pays. En ses plus intimes fibres, il se mit en quête du petit détail, du critère, du paradigme par lesquels il pourrait identifier ses semblables puis, s’identifier à eux et être, ainsi que le chantait autrefois Brassens, un imbécile heureux qui est né quelque part.
Plus facile à dire qu’à faire, pensa-t-il avec un bel à-propos. Il commença par les us et coutumes de son terroir. Des images futiles, loufoques, incongrues défilaient dans sa tête ; ainsi, par exemple, le quignon de pain beurré que l’on trempe dans un café-crème, le fricot de sa grand-mère, le bœuf bourguignon qui a mitonné toute la journée près de l’âtre, une salade aux foies de volailles qu’il convient d’accompagner d’un cabernet, toutes choses de déglutition, de palais, d’instincts et d’intestins, d’estomac, de bouffe dont il eut honte en lorgnant son ventre du coin de l’œil.
Se voulant hisser aux choses de l’esprit, il douta d’abord de la direction à suivre, en-bas, en haut, l’entreprise méritait la question. Enfin décidé, il constata que les ficelles dont il disposait pour cette périlleuse escalade, étaient bien ténues. Ses maîtres, en son jeune temps, avaient voulu faire entrer le Latin dans sa caboche rétive et durent vite renoncer à déverser cette langue immense dans un dé à coudre.
Il s’empressa de perdre le peu qui y entrât et, de ce long chemin de croix, il ne lui reste plus aujourd’hui que le souvenir confus d’odes à Bacchus ou à Dionysos.
Au prix d’efforts qu’il convient de saluer, il passa au crible tout ce qui, en son chef, pouvait porter le nom de savoir, conviction, appartenance, intuition, certitude, prétention, connaissance, bref, tout ce qui, un jour généralement funeste, permet à un chacun de distinguer la gauche de la droite. Il fut enfermé dans une nuit noire, ne trouvant rien, en cette belle ascèse, que ne sût le commun des mortels en toutes latitudes que ce monde comporte.
Au fond du tantième godet, force lui fut d’admettre qu’il était aux prises avec un problème qui le dépassait, dont même la sagesse légendaire de Salomon ne pourrait venir à bout, qu’il n’y avait, en son coin de terre, rien d’explicitement péremptoire qui pût l’intégrer à un troupeau, une meute, à d’hypothétiques semblables ; ce en quoi, ces mêmes hypothétiques semblables lui rendent probablement grâce.
Aussi, se sentant prit du mal de mer que procurent souvent les cimes et les creux des grands principes, résolut-il de quitter sa tanière et ses bouteilles, lesquelles étaient naturellement vides, et entreprit-il d’arpenter son quartier, son bourg, de long en large, du nord au sud et d’est en ouest, afin de comprendre et de révéler ensuite ce pour quoi, il avait chu là, y demeurait, aimait à y demeurer et le faisait dissembler de tous les autres.
Que le lecteur ici ne s’illusionne, les lignes que son temps, assurément bien désœuvré, consent à lire , ne sont pas le fait d’une imagination débridée galopant sur une page blanche comme un étalon au cul d’une jument. Tel un nouveau Candide, l’auteur s’est tout simplement promené de trottoirs en trottoirs de son lieu, de bonnes maisons en basses-cours, de perrons en caves (plus souvent les caves que les perrons), et en a rapporté ce qu’il a vu ou cru voir, compris ou cru comprendre, entendu ou cru entendre. Après quoi, il se mit à écrire ce manuscrit dont , par honorable franchise, il doit reconnaître que chaque ligne est davantage mouillée de bon vin que de belle encre.
Mais baste ! En guise d’ultime avertissement et pour prévenir les oreilles sensibles de tout ce qui pourrait leur dissoner, le style de cet écrit fera davantage penser à celui de Rabelais, de Villon, de Rutebeuf ou de Marot, « Beuveurs tresillustres, Goutteux tresprecieux », plutôt qu’aux bégueuleries de Madame de Sévigné.
L’auteur se repent très sournoisement d’avoir pris parfois quelque licence avec Dame Française, laquelle aime l’audace, comme une maîtresse avertie celle d’un bon amant.
Lectrice, lecteur, prenez place. Comme l’écrit le sieur Balzac en ses beaux Contes Drolatiques, cecy est ung livre de haulte digestion.